Rodolphe Saadé, nouveau propriétaire de “La Provence”, est “un héritier heureux”

Sur la grande carte du monde, le commandant suit la progression de l’ouragan Ian. « Tous les navires fuient. » Au 12ème étage de la tour CMA-CGM, Marseillele « centre de la flotte » supervise, telle une tour de contrôle, les 588 navires de la compagnie actuellement en mer. Situé à proximité de la cellule de crise, activé en cas de piraterie en mer, tempêtes ou autres événements affectant le transport maritime, le lieu très cinématographique a été visité parEmmanuel MacroNon. C’était en septembre 2021, environ un an avant la signature de l’accord, dans son avion présidentiel entre Paris et Alger, pour le rachat de Provence pour laquelle se battent Xavier Niel (Free) et Rodolphe Saadé (CMA-CGM). Difficile d’imaginer plus opposés que ces deux grands patrons, puisque l’un aime la lumière et l’autre la discrétion.

« C’est un peu comme un non-événement pour nous. Selon ce syndicaliste CMA-CGM, la reprise du journal régional, homologuée vendredi par le tribunal de commerce de Bobigny, ne va pas vraiment susciter de conversations à l’intérieur des bureaux ou dans le “café connecté” installé près de la cantine (le groupe emploie près de 2 900 personnes à Marseille, ce qui en fait le premier employeur privé de la ville). « Ça nous a été présenté au CSE comme une opportunité, ils nous ont montré la partie préservation du travail, raconte-t-il. Cela s’inscrit dans le cadre de l’implantation de l’entreprise sur le territoire marseillais… En revanche, on peut s’interroger davantage sur les vues sur M6. Et plus encore le thème de super profitssur lequel Rodolphe Saadé a été entendu au Sénat en juillet dernier.

La cinquième fortune française

« En 2021, vous êtes l’entreprise française qui génère le plus de bénéfices, 18 000 millions de dollars devant TotalEnergy ». La vice-présidente de la commission des affaires économiques, Dominique Estrosi-Sassone, a présenté la CMA-CGM en ces termes, saluant la “grande épreuve de résilience” que la COVID-19[feminine] à l’entreprise. Leader du transport maritime, desservant 420 ports sur les cinq continents et employant 150 000 personnes dans le monde, le groupe n’était pas vraiment connu du grand public à l’époque. Et puis la pandémie est passée. Avec l’explosion de la consommation, l’opinion publique s’est intéressée aux voies du commerce mondial, et à la success story du patron de la CMA-CGM, 5ème fortune française selon le classement défiset le premier à ne pas briller dans le monde du luxe.

A écouter le verbe appliqué de Rodolphe Saadé lors de son audition au Sénat, le grand patron est fidèle à sa réputation d’homme discret. Il y évoque pourtant des souvenirs personnels, son arrivée en France à l’âge de 8 ans, avec sa famille fuyant la guerre du Liban : « Mon père a choisi Marseille parce que cette ville lui rappelait Beyrouth. Nous devions rester quelques semaines, nous sommes là depuis quarante ans. Il évoque également l’intuition qu’a eue son père, Jacques Saadé, d’anticiper la mondialisation des échanges et de s’intéresser aux conteneurs utilisés par l’armée américaine pour acheminer leur matériel vers le Vietnam. “Il est parti avec quatre collaborateurs et un bateau de location”, poursuit-il, d’un ton égal dans la voix.

A 46 ans, Rodolphe Saadé succède à son père

« Il a été très bien formé pendant quelques années, mais c’est une personne fermée, introvertie, raconte un fin connaisseur du secteur maritime. Rodolphe Saadé a été formaté très durement par son père, qui ne lui a jamais pardonné et n’a pas hésité à le mettre en difficulté devant les cadres. Non seulement il est discret, comme le décrivent les différents portraits de lui dans la presse, mais il est aussi très endurant. « Quand même, le parcours est absolument prodigieux, c’est un héritier qui triomphe, là où un Arnaud Lagardère échoue », poursuit notre interlocuteur. Rodolphe Saadé, il faut le dire, est passé par tous les niveaux de l’entreprise. On lui doit en 2015 l’acquisition du NOL de Singapour, qui a permis au groupe CMA-CGM de devenir un leader entre l’Asie et les Etats-Unis. Cette rédemption est sa grande œuvre. Signer l’émancipation devant le père. Deux ans plus tard, en 2017, Rodolphe Saadé est nommé PDG de CMA-CGM. Il a 46 ans.

« La réussite de notre groupe repose sur un principe très fort, celui de l’investissement », explique le grand patron devant la commission sénatoriale. Elle a par exemple commandé en 2017 des porte-conteneurs propulsés au GNL (gaz naturel liquéfié), avec le meilleur bilan carbone. Les 30 premiers arrivent début septembre 2020, permettant au groupe d’étoffer sa flotte et de faire face à l’explosion de la demande mondiale. Mais surtout, Ropdolpe Saadé transforme le groupe, qui devient aussi un prestataire logistique global. Dès lors, elle déploie une stratégie d’acquisition pour fournir à ses clients l’intégralité de la supply chain, bref, faire du « porte à porte » et non plus seulement du « port à port ». Avions-cargos, entrepôts, actions Air France, acquisition de colis privés pour aller jusqu’au dernier kilomètre, l’appétit de CMA-CGM semble sans fin.

Le prix de “La Provence” “n’est pas une bonne affaire”

Que veut dire Reprise ? Provence dans cet écosystème ? « Il lit le journal tous les jours, Marseille est le lieu où il a grandi, où l’entreprise s’est développée, c’est le point d’ancrage de la famille. A l’écoute de la communication du groupe, cette main sur le journal régional n’a d’autre raison que la transmission sur le territoire. Comme Ze Box, l’incubateur et accélérateur international de start-up lancé à Marseille en 2018, ou Tangram, un centre dédié à la formation et à l’innovation qui devrait voir le jour en 2023 aux portes des Calanques. Rodolphe Saadé n’est pas seulement un lecteur de ProvenceC’est aussi un supporter de l’OM, ​​dont il va voir les matches, et pas seulement les grands panneaux d’affichage, dans son vestiaire du Vélodrome.

S’il entretient des amitiés de longue date avec des élus locaux, notamment Yves Moraine (LR), qu’il a rencontré jeune à l’université privée de Provence, il est moins visible dans la ville que sa sœur, Tanya Saadé, l’aînée des les frères. Directrice générale adjointe du groupe, elle est également présidente de la Fondation CMA-CGM et soutient à ce titre des initiatives sociales, en faveur de l’éducation notamment « Rodolphe Saadé se sent plus à l’aise dans le transport maritime international que dans les milieux marseillais », confie notre connaisseur. du secteur maritime. Ce dernier émet l’hypothèse suivante, fermement réfutée par CMA-CGM, ” Provence, c’est Tanya, c’est très important pour elle de s’installer localement. »

Pour Jean-Luc Chauvin, responsable de la CCI Marseille Provence, le titre régional “n’est pourtant pas un cas particulier”. « Rodolphe Saadé est un capitaine d’industrie, un grand capo mondial, très attaché au territoire et soucieux qu’il s’en sorte bien économiquement, dit-il. Elle a racheté Oxatis, spécialiste marseillais du commerce électronique, pris des parts dans le groupe Hopps, dans le domaine de la prospection postale. En 2020, lorsqu’elle rachète Ceva Logistics, elle avait son siège social à Marseille avec ses 200 salariés. Et lorsqu’il signe un contrat avec le leader indien de l’informatique, Infosys, il lui demande d’installer des ingénieurs à Marseille. »

” Avec Provencene fait pas une bonne affaire vu le prix de l’offre [81 millions d’euros], et la presse n’est pas un secteur qu’il connaît, mais il consacre des ressources à l’accélération de la transformation numérique, précise Jean-Luc Chauvin. Il sait aussi s’entourer des bonnes personnes, en l’occurrence Denis Olivennes. Ces médias sont en tout cas très attendus par la rédaction du journal local, également soucieuse de son indépendance. “Plus encore que les médias, ce sera la capacité à mobiliser les gens, qu’il y ait un vrai projet qui sera important”, estime Eric Breton, journaliste et secrétaire du CSE en Provence. Il confie “ne pas avoir d’a priori” Rodolphe Saadé, qu’il a perçu comme “courtois, professionnel et déterminé” lors des différentes rencontres. « On l’a vu physiquement plusieurs fois, raconte-t-il, alors que Xavier Niel n’est venu qu’une seule fois et le reste du temps il a envoyé des représentants. Le patron de CMA-CGM est arrivé, pour ainsi dire, comme un voisin, de son bureau au 30e étage de la tour CMA-CGM d’où il surplombe Marseille.

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