“Nos clients délaissent la grande marque pour la marque distributeur”, pointe le PDG de Système U

Grippe aviaire, la sécheresse et maintenant crise de l’énergie… Le secteur agroalimentaire fait face à une crise « multifactorielle » sans précédent, prévient le PDG de Système U, Dominique Schecher, ce qui dénote un risque de pénurie de certains produits, notamment au rayon des produits frais. Egalement gérant du magasin de Fessenheim dans le Haut-Rhin, il revient 20 minutes sur la crise du carburant et analyse les tendances de consommation pour les fêtes de fin d’année.

Quelle est la situation concernant la disponibilité du carburant dans vos stations-service ?

Les choses s’améliorent, mais nous ne sommes pas encore dans une situation optimale, car la logistique des transports gaz il est extrêmement huilé, donc quand il se grippe, il faut un certain temps pour se remettre en place. D’autant plus qu’il y a toujours des achats de précaution par les consommateurs : on vend plus de carburant que nécessaire, car les gens s’inquiètent toujours de ne pas en trouver.

Quel bilan faites-vous de cette crise ?

Ce sont les actions stratégiques qui nous ont sauvés, et la leçon la plus importante que j’en tire, c’est qu’en cas de crise de cette ampleur, il est absolument indispensable que le gouvernement aille au plus vite vers le déblocage de ces actions stratégiques pour créer de la fluidité. . . Nous avons peut-être été un peu en retard au début de la crise. Il n’y avait pas assez de rapports de terrain pour mesurer l’étendue de la situation.

Vous constatez des pénuries de certains produits dans vos magasins ?

Post-Covid, la disponibilité habituelle des produits n’a pas été retrouvée. La chaîne alimentaire est un peu brouillonne, ce ne sont pas des pénuries absolues, mais pour beaucoup ce sont des pénuries ponctuelles de produits, qui manquent à un moment donné et reviennent. Ceci pour de nombreuses raisons. Par exemple, il manque 40 000 camionneurs en France, donc parfois les industriels ne peuvent pas livrer. D’autres fois, les lignes de production s’arrêtent par manque de main-d’œuvre. Il y a pénurie de matières premières ou d’emballages : il y a donc pénurie de verre en France. Et le point dur, c’est la hausse des prix de l’énergie, qui touche surtout les entreprises agroalimentaires.

L’électricité et le gaz leur coûteront plus cher, voire beaucoup plus cher s’ils sont mal couverts, et à un moment donné ils n’auront d’autre choix que de le répercuter sur leurs prix, ou d’opter pour la production. Certains fournisseurs disent déjà qu’au lieu de produire soixante produits, ils n’en produiront que quarante-cinq. C’est un risque d’échec, demain, supplémentaire.

Sur quels produits pèse le plus cette menace ?

Sur les produits frais, cela est susceptible d’être perceptible. Nous commençons à le voir, car derrière il y a des entreprises qui ont de nombreux réfrigérateurs et un processus qui nécessite beaucoup de gaz et d’électricité. Je pense aussi aux difficultés que rencontrent certains aviculteurs. Mais tous les produits alimentaires peuvent être concernés. La chaîne agroalimentaire est à un tournant, il est temps de changer.

Selon vous, le soutien de l’État à ces augmentations des coûts de l’énergie est-il insuffisant ?

Les propriétaires d’entreprise n’aiment pas demander de l’aide. Ils veulent pouvoir travailler et vivre de leur métier. Sauf que là, l’ampleur des augmentations est telle qu’un soutien est nécessaire. Et tel quel, ce n’est pas suffisant pour certaines entreprises, notamment pour les PME du secteur alimentaire, qui sont sidérées par l’ampleur des hausses l’an prochain, et qui n’y parviendront pas avec les dispositifs actuels.

Êtes-vous inquiet aussi?

Oui nous sommes concernés. Chez nous, la facture va doubler, alors que nous avions pris nos dispositions en achetant de l’électricité en groupe d’ici 2023. Mais nous trouverons des solutions pour digérer, nous n’avons de toute façon pas le choix.

Comment ne pas affecter cette augmentation de la consommation ?

Je n’ai pas la réponse aujourd’hui, mais nous y travaillons. Nous devons faire face à une combinaison de facteurs exceptionnels. Avec lui guerre en ukraine, réchauffement climatique, prix de l’électricité… La crise est multifactorielle, c’est la tempête parfaite pour la filière agroalimentaire. Dans le même temps, le monde de l’entreprise parvient à s’adapter et je suis convaincu qu’une fois de plus nous ferons tout pour résister, notamment les commerçants, qui sont au cœur de la vie des gens.

Quels produits souffrent le plus de l’inflation ?

Produits à forte base de matières agricoles, comme les produits laitiers, car le lait est plus cher. Le steak haché aussi, car la viande de qualité est plus rare. Certains fruits et légumes, en raison de la sécheresse, sont moins disponibles.

On parle beaucoup de riz pour 2023, partagez-vous cette inquiétude ?

Il y a une alerte sur le riz, pour le moment elle n’a pas été vérifiée, mais nous la suivons de très près.

Craignez-vous une inflation plus élevée en 2023 qu’en 2022, comment anticipez-vous l’année prochaine ?

J’affronte l’année 2023, dans une incertitude comme jamais auparavant. Répondre à cette question est extrêmement difficile. Inflation ça va continuer, à quel niveau, jusqu’à quel point, ça, je ne sais pas.

Toutes les augmentations de prix sont-elles justifiées ?

C’est notre travail de commerçants et de négociateurs de discuter des augmentations demandées par nos fournisseurs. Grâce aux critères de comparaison, nous pouvons évaluer si une augmentation qui nous est demandée est justifiée ou non. Si c’est justifié, nous le reportons dans notre tarification, en tout ou en partie, car il nous arrive parfois de prendre nos marges pour amortir le choc. Notre crainte actuelle est d’atteindre des niveaux de prix qui effraient trop les clients, car l’inflation va continuer. Des changements de comportement sont déjà constatés chez nos clients qui privilégient désormais les produits promotionnels.

De manière générale, quels sont les changements de comportement de la consommation française ?

Ils achètent moins au rayon traditionnel, moins de fruits et légumes, moins de viande, moins de poisson, moins de fromage à la coupe, car c’est plus cher. Mais quand ils l’achètent, c’est de la qualité. Ils délaissent aussi de plus en plus la grande marque pour la MDD, c’est un phénomène qui s’accélère.

Enfin, certains clients commencent simplement à acheter moins, c’est-à-dire qu’au lieu d’avoir quarante produits dans leur panier, il n’en reste plus que trente-cinq. Ils achètent de la lessive, mais pas de l’assouplissant, des choses comme ça… Cette baisse de volume est une alerte en ce moment, et nous la suivons de très près, pour voir comment elle évolue.

Comment se passent les fêtes de fin d’année, y aura-t-il des changements dans les habitudes de consommation ?

Sur autre chose que la nourriture, il n’y a pas d’alerte de disponibilité. Pendant Covid, il peut y avoir des alertes concernant les conteneurs de jouets bloqués dans les ports. Ce n’est pas le cas cette année. Il y aura des jouets, des décorations et des cadeaux. Dans l’alimentation, en revanche, il y aura des produits en tension. Avec la grippe aviaire, il peut y avoir un peu moins de foie gras et plus cher.

Mais notre conviction chez Système U est que les gens voudront retrouver leur famille pendant les vacances de Noël. Noël, qui continue d’être un moment important dans la vie des Français, c’est pourquoi nous travaillons sur des offres adaptées au pouvoir d’achat des Français. D’un autre côté, peut-être achèteront-ils en quantité légèrement inférieure. La consommation changera un peu, mais les gens se feront plaisir avec la table de Noël.

Et les illuminations de Noël dans vos magasins ?

Je tiens à dire que ce n’est malheureusement pas une année pour les décorations brillantes, et je pense que beaucoup de patrons abandonneront ou feront le strict minimum. Quand on vous dit que vous risquez de perdre de l’électricité pendant deux heures, je préfère ne pas mettre de décorations de Noël. Je n’en installerai pas dans ma boutique de Fessenheim, même si j’en monte depuis des années.

Concernant les économies d’énergie en général, que faites-vous pour limiter votre consommation ?

La grande distribution est la première profession à s’être exprimée sur ce sujet, dès le mois de juillet. Cela se traduit par le noircissement des enseignes dès la fermeture des magasins pour la nuit, moins d’éclairage le matin lorsque les clients ne sont pas encore là, et une température maximale de 19°C. J’encourage les propriétaires de magasins U à investir dans panneaux photovoltaïques, et dans les nouvelles productions de froid. Il faut continuer à se moderniser dans des technologies moins énergivores, et quand les magasins le font, leurs factures énergétiques baissent considérablement. C’est mon étui dans ma boutique de Fessenheim.

Enfin, cette crise est-elle un accélérateur de la transition énergétique ?

Oui, c’est la note positive de cette crise. Beaucoup de gens avaient besoin d’un choc qui les pousserait à baisser leurs factures et à protéger la planète. Nous sommes ici.

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