Les salaires des grands patrons et des footballeurs, tels qu’ils sont, ne devraient choquer personne

Jeudi 20 octobre, sur les antennes RTL, le chroniqueur François Lenglet s’est lancé dans une chronique opposant l’indignation contre Patrick Pouyanné et l’acclamation du footballeur Karim Benzema. D’une part, les 5,9 millions d’euros annuels que gagne le patron de TotalEnergies sont perçus par beaucoup comme du vol et de l’exploitation, et d’autre part, le récent Ballon d’Or, malgré ses 10 millions d’euros annuels, c’est toujours populaire et applaudi. .

Pour Lenglet, c’est incompréhensible : “Les salaires des hommes d’affaires choquent l’opinion publique alors que celui du footballeur, bien plus élevé, ne fait pas de bruit.” L’explication qu’il essaie de donner est loin d’être évidente. Les résultats économiques ne passent pas par là (ils sont similaires) entre la société TotalEnergies qui, en 2021, a généré un chiffre d’affaires de 14 milliards d’euros et l’économie du football, avec bénéfices supérieurs à 9 milliards pour tous les clubs professionnels du Big 5 (Angleterre, Espagne, Italie, Allemagne, France).

Non, cela ne s’expliquerait que par l’effort personnel : on accepterait qu’un footballeur, et en général un athlète, doive être très bien payé puisque sa rémunération viendrait directement de son travail, des moyens qu’il aurait apportés et des efforts il aurait fait pour y arriver, sans l’aide d’aucune influence extérieure, du capital social ou symbolique transmis par l’hérédité ou la socialisation. Le footballeur y serait parvenu seul. Son salaire serait donc parfaitement logique et légitime.

Quant aux chefs d’entreprise, l’opinion publique jugerait, peut-être à tort, qu’ils ne seraient là que par hasard, par transmission, par la force du déterminisme social. Contrairement aux meilleurs athlètes, ils n’auraient pas travaillé assez dur pour réussir, mais simplement bénéficié de ce qu’ils ont appris à travers leur héritage, à travers leur position sociale. Autrement dit, à écouter François Lenglet, on accepterait l’effort personnel, le dépassement de soi, le travail intrinsèque, mais on rejetterait le déterminisme social.

À première vue, c’est louable et acceptable. Pourtant, ce n’est pas vraiment la bonne réponse et l’analyse de l’éditorialiste de RTL se heurte aux preuves factuelles.

Ce qui compte, c’est en premier lieu de pouvoir expliquer les salaires, qu’ils soient versés aux grands patrons ou aux footballeurs. Lenglet suppose qu’en France, “la richesse d’un patron n’est pas perçue comme légitime” alors qu’il aurait une grande responsabilité sociale. Au contraire, ce dernier pour le footballeur serait “réduit” mais malgré cela, sa richesse serait acceptable.

On oppose ici les deux usages des agents, entre un patron qui crée des emplois et des activités économiques et un sportif qui ne produit que des buts. Cependant, le jugement de la valeur d’échange par rapport à l’utilité explique précisément pourquoi les salaires des joueurs de football seraient acceptables par rapport aux salaires des patrons.

Valeur d’usage versus valeur d’échange

Il faut revenir à la théorie économique et aux auteurs fondamentaux. Selon David Ricardo, auteur du livre Principes d’économie politique et fiscalitépublié en 1817, l’utilité ne peut être le fondement de la valeur, précisément parce qu’elle est essentielle et, comme son nom l’indique, utile.

« L’utilité n’est pas la mesure de la valeur d’échange, bien qu’elle lui soit absolument essentielle, expose l’économiste. Si un objet n’était pas utile, ou, en d’autres termes, si nous ne pouvions pas le faire servir à nos jouissances, ou procurer quelque avantage, il n’aurait aucune valeur d’échange, quelle que soit la somme de travail nécessaire pour l’acquérir.”

En d’autres termes, un bien utile doit être accessible, car essentiel, donc reproductible à l’infini et vendu à un prix abordable. Au contraire, un bien inutile sera vendu au prix fort puisqu’il serait inutile. chez les classiques, est la métaphore de l’eau et des diamants, où l’eau serait essentielle, accessible et abordable, malgré une valeur utilitaire évidente. En face, le diamant, objet inutile et obsolète, serait rare, inaccessible, inabordable, cher.

Appliqué à la question des salaires, on aurait ainsi des footballeurs rares et inutiles. Neymar, Mbappé, Messi ou Benzema qui seraient inutiles et qui ne pourraient être reproduits à l’infini. Ils seraient uniques quelle que soit la formation ou l’éducation dispensée. Par conséquent, ils seraient chers et peu de clubs pourraient se les approprier. Sa valeur serait fixée uniquement par la logique du marché, par la rencontre entre une offre rare et une demande abondante et heureuse.

Au contraire, les patrons seraient utiles, indispensables au bon fonctionnement de l’entreprise, capables de gérer des projets d’investissement et des plans de développement colossaux. Suivant la théorie classique, ils devraient donc percevoir une rémunération inversement proportionnelle à cette forte valeur d’usage. Puisqu’ils sont si importants, ils pourraient être reproductibles à l’infini, formés dans de nombreuses grandes écoles, et apporter des connaissances et des compétences connues du plus grand nombre. On devrait même instaurer une faible rémunération, compte tenu de sa grande utilité.

L’obligation de transparence comme explication

Mais alors pourquoi les payent-ils si bien ? Pourquoi les grands patrons présenteraient-ils un Rémunération moyenne de 7,4 millions d’euros par ancontre moins de 51 000 euros pour les dirigeants de TPE et PME? Cette différenciation, qui pourrait effectivement scandaliser les Français, s’explique simplement par l’effet pervers de transparence, imposé aux sociétés cotées.

En effet, depuis 2001, les sociétés cotées en bourse sont tenues par la loi de publier les salaires de leurs dirigeants. Cela a provoqué une véritable course aux armements, une accélération de l’inflation salariale.

Selon l’économiste Frédéric Fréryprofesseur d’escp, « Dès que la rémunération est publiquecela devient une mesure de la valeur des dirigeants et donc un problème. […] Lorsqu’une société cotée nomme un nouvel administrateur et décide de le rémunérer moins que son prédécesseur, tout le monde le sait, et l’on en déduira qu’il n’est pas aussi compétent que celui qu’il remplace. De même, si le dirigeant d’une entreprise est moins bien payé que la moyenne de son secteur, tout le monde le sait, et on en déduira qu’il ne fait pas partie des plus talentueux.

« La rémunération des dirigeants est instrumentalisée. Il devient à la fois un outil de mesure et un mécanisme d’influence., conclut-il. On ne paie pas plus parce que le patron crée des emplois et dirige une très grande entreprise, on paie plus par rapport à la concurrence et pour montrer que le nouveau dirigeant, avec son salaire élevé, saura sécuriser les actionnaires.

C’est peut-être ce qui devrait surprendre les Français. Ce n’est pas que Patrick Pouyanné gagne 5,9 millions d’euros, mais que sa rémunération est déconnectée des réalités économiques habituelles. En revanche, peu seraient gênés par les 10 millions d’euros levés par Karim Benzema, puisqu’il ne toucherait que ce que le marché voulait lui verser, que cela soit utile ou non à la société.

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