Le salon de l’auto, en mode dépression

Le ciel était bas et lourd comme l’écrivait Baudelaire, et, de plus, il ruisselait. Une pluie fine et ininterrompue trempait la grisaille de la porte de Versailles et j’avais le cœur gros. C’était lundi dernier, il était 3 heures de l’après-midi, et après avoir hésité toute la matinée, j’arrivais enfin à la journée presse du salon de l’auto, en traînant des pieds, me rappelant qu’une fois, en Auto Moto, j’y ai atterri de bonne heure le matin excité comme un enfant. Le jour de Noël.

Ce lundi j’y allais par pur devoir : je savais qu’il n’y aurait pas grand chose à voir, plus de banques, de loueurs et d’assurances que d’entreprises de BTP, et d’ailleurs, vous avez peut-être remarqué que je n’écris pas” monde de la voiture », la liste des exposants est donnée plutôt en franco-chinois et même en chinois-français.

Sentiment désagréable d’avoir vieilli et aussi changé d’époque : personne ne me l’avait dit” Oh, tu vas au salon de l’auto ! je ne lui ai pas non plus demandé de prendre des photos, d’apporter un dossier de presse, de lui donner ma carte de presse à son retour pour sauver l’admission, je sais, c’est trompeur.

La voiture n’intéresse plus personne, sauf à dire du mal de lui et lui aussi n’a pas de chance. Premier salon de l’auto depuis 2018, et boum ! Elle tombe exactement la semaine de la grève des transports et des raffineries.

Estimant qu’Anne Hidalgo était de mèche avec les syndicats et que tout cela résultait d’un vaste complot municipal pour torpiller l’industrie automobile française et démoraliser ses partisans.

Un Hummer pour les hipsters ?

Je plaisante : l’industrie automobile française se porte très bien toute seule.

Commençons par Citroën. Ah, désolé, Citroën n’est pas venu, ils ont présenté un concept-car amusant la semaine précédente, mais n’a pas jugé opportun de venir l’exposer sur un stand. Dommage car la démarche est intéressante : preuve que même sans CAO, même sans designer, même sans imagination, on peut inventer une voiture avec une simple boîte de Lego et même juste avec les pièces pour construire la niche. Résultat, une voiture oxymore, une sorte de mini Hummer à baisser les baba-cools.

Le salon de l'auto, en mode dépression

En revanche, sur le stand Lego, la voiture exposée ressemble bêtement à une voiture. Plus de sport. Le monde est fou.

Manquant de gallons, je suis allé voir son émanation : DS. C’était la première fois que je voyais une DS9, qui selon Wikipédia est sortie en mars 2021. Pourtant à près de 5 mètres de long, chromée comme le grille-pain d’un oligarque, c’est à voir absolument. Mais c’est peut-être parce qu’ils ne vendent pas beaucoup. Rare car à 65 000 €, on ne peut pas dire que c’est trop cher.

Où est passé le 4L ?

Encore moins chère, voyons la nouvelle Renault 4, le remake de la 4L promise bientôt et avant qu’il ne soit trop tard.

Eh bien, elle n’est pas là non plus ! Il n’y a que la R5 qui semble n’avoir conservé qu’un look vaguement daté du modèle d’origine, un peu à la manière d’une R19 passée par un atelier de restauration.

Juste en face, sur une plate-forme en pente, se trouve un vilain 4X4 équipé pour aller en Ukraine casser un peu le russe. Seule la mitrailleuse sur le toit manque. Eh bien, c’est le 4L, mais vous auriez pu aussi me faire croire qu’il s’agissait d’un prototype pour la Conquête de Mars. Autant que je me retournais, je ne trouvais rien de la petite Renault de notre nostalgie, pas le moindre clin d’œil, rien d’intelligent, de frugal ou de pudique et pire, rien de charmant ni même de sympathique. Juste un petit SUV fait pour le baroud, le genre de voiture qui adorera détester ceux à qui elle est destinée : les petits et les grands qui n’aiment pas trop la voiture mais qui en ont quand même besoin.

Le salon de l'auto, en mode dépression

Surpris, je suis allé chercher des explications là où on en trouve habituellement dans une foire : au bar du stand, avec une éclaboussure de champagne pour écarter les arguments de mauvaise foi. La flûte (inutile de le dire), est déserte et fermée. Personne ne m’a menti : c’est vraiment une crise.

Dacia, la grande dépression

Juste à côté se trouve le stand Dacia, mais je ne peux pas y aller : toutes les voitures sont peintes en vert-de-gris et sur un fond également vert-de-gris et je ne suis pas d’humeur à supporter ce genre de monochrome neurasthénique .

Je sais que ce sont de piètres voitures, les dernières que le Français moyen peut s’offrir après quarante ans de mondialisation heureuse et d’avancées libérales, mais est-ce une raison pour les présenter de manière aussi volontairement déprimante ?

Au moins, la marque roumaine est dans le ton de cette édition 2022 : pas le moindre tapis dans les couloirs des trois pavillons, on déambule sur du béton brut, comme dans un entrepôt.

Le salon de l'auto, en mode dépression

Avant d’aller rendre visite aux chinois – d’abord devoir, puis plaisir – j’ai aussi visité le stand Peugeot mais je n’en dirai pas plus car j’aime bien la 408, surtout la partie arrière assez radicale et effrontée, et je détesterais dire du bien en un post où j’ai envie de dire du mal de tout.

Allez, oui quand même : pourquoi la calandre des nouvelles Peugeot est-elle si grande ? Car aujourd’hui, si à 50 ans, votre capot n’est pas plus haut que la hanche d’un piéton, vous avez raté votre vie ?

Je suis décidément de mauvaise humeur, et en plus, il ne me reste qu’une heure et demie avant de boire un verre avec l’équipe caradisiac à votre stand. Vite, allons voir les chinois.

ils nous mangeront crus

Le salon de l'auto, en mode dépression

fabricants chinois Ensuite. Je serai bref : ils vont nous dévorer tout crus.

Ses voitures n’ont rien d’extraordinaire, elles sont juste jolies, parfois même carrément mignonnes ou, au contraire, élégantes, presque toutes bien faites, bien équipées, bien équipées.

Avec une petite chinoise, la Dacia Spring, toujours fabriquée en Chine, semble provenir d’une usine ouzbèke ou guatémaltèque.

Rien de brillant, rien de crétin, juste des voitures qui sont tout à fait désirables et dont les concepteurs, selon nous, n’ont pas visé un grand prix de design, mais bien revus et même copiés de leurs classiques. Certains affichent même leurs 5 étoiles EuroNcap sur le panneau d’affichage.

Et puis, c’est bien simple : de belles couleurs, souvent vives, des sapins, des acidités souriantes, des teintes douces ou pastels qu’on voyait en Europe avant la grande vague neurasthénique des cinquante nuances de gris, quand on pensait encore au progrès et à des lendemains meilleurs .

Le salon de l'auto, en mode dépression

Mais c’est en regardant les fiches techniques que l’on se rend vraiment compte de l’ampleur du challenge. J’ai vu des hybrides rechargeables se montrer à moins de 150 km (!) de la gamme WLTP en mode électrique. Les citadines promettent plus de 400 km. A des prix annoncés comme inférieurs à ses rivaux européens qui proposent moins. Mais pourquoi s’en soucier alors qu’il domine, sinon contrôle, l’industrie mondiale des batteries ?

J’étais au stand de Wei et Ora, deux marques du géant Great Wall Motors, perdu dans de sombres considérations, me demandant si aller vers le 100% électrique n’est pas un suicide industriel et économique, si le lobby vert qui gouverne désormais, à Strasbourg comme à Bruxelles, la voiture européenne ne serait pas financée en sous-main par le Parti communiste chinois, si Transport & Environnement, l’ONG qui fait et défait l’opinion des gouvernements, n’était pas une antenne du Guoanbu, les services secrets chinois, quand j’ai entendu une tasse sonne à mon oreille. Il était 17h30 champagne et petits fours chez GWM et je l’avoue, j’ai vidé mon verre et même une seconde sans qu’on me le demande. Boire pour oublier…

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