“Le cimetière du Père-Lachaise n’est plus ”the place to be”, les VIP sont généralement à Montmartre ou Montparnasse”

La mort la côtoie au quotidien. Et pourtant, Benoît Gallot, conservateur du Cimetière du Père Lachaisesavourer la vie. Il l’exprime notamment à travers son compte instagram “La vie au cimetière” où il présente ses photos de la vie au cimetière à ses presque 44 000 abonnés. Une folie populaire qui l’a poussé à écrire La vie secrète d’un cimetière* où il dévoile toutes les facettes de son métier ainsi que les grandes et petites histoires des plus célèbres cimetières. Verser 20 minutesBenoît Gallot nous guide dans cet univers très particulier mais bien plus vivant qu’il n’y paraît.

Dans votre livre vous écrivez « Gérer un cimetière, c’est accompagner les vivants ». N’est-ce pas paradoxal ?

On a l’idée que gérer un cimetière doit être déprimant, difficile. On pense à la mort, aux tombes, au défunt… En effet, dans mon quotidien je parle de la mort, du cercueil, etc. Mais c’est aussi interagir avec les vivants, avec les proches, les endeuillés et aussi avec les touristes. Je ne suis pas devant les cadavres, je ne vois pas les corps, je n’y pense même pas en fait. Ce qui m’intéresse, ce sont les familles que j’ai dans mon cabinet, c’est les aider, les accompagner pour qu’elles traversent sereinement cette étape essentielle du deuil. Et c’est ce que je trouve excitant dans mon travail. Et puis les vivants, ce sont aussi des gens qui ne sont pas en situation de deuil mais qui ont une tombe et qui se posent des questions. J’ai un travail avec beaucoup de relations avec des gens vivants.

Benoit Gallot, conservateur du cimetière du Père-Lachaise.
Benoit Gallot, conservateur du cimetière du Père-Lachaise. – Philippe QUAISSE

Comment parvenez-vous à gérer le fardeau émotionnel des familles endeuillées ?

J’avais un peu peur car au Père-Lachaise je reçois toutes les familles qui achètent des terres. Je m’étais donc préparé à l’idée que des familles pleurent dans mon bureau. Mais finalement, lors de ces entretiens, je n’ai pas affaire à des gens tristes car les gens sont tellement contents d’avoir une place au Père-Lachaise que ça crée une ambiance assez détendue. Alors oui, il y a des entretiens difficiles. Quand je suis face à des parents qui enterrent leur enfant, je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de charge émotionnelle. Il faut savoir rester professionnel. N’ayez pas trop froid, ne pleurez pas non plus en famille, c’est là qu’on apprend à boire. Il y a des interviews qui marquent et sur lesquelles on va rester quelques jours, mais quand on travaille dans le funéraire on apprend à gérer ça. Aller voir des renards ou des oiseaux au cimetière avec mon appareil photo est aussi un moyen de décompresser.

Et d’ailleurs, comment se faire enterrer au Père-Lachaise ?

Chaque année nous accueillons 3 000 nouveaux défunts. Il existe déjà incinération ce qui permet à de nombreux parisiens ou familles de se reposer au Père-Lachaise car nous avons un columbarium de 26 000 places et un jardin d’éparpillement donc nous n’avons pas vraiment de problèmes d’espace. Il y a tous ceux qui ont déjà une tombe familiale et seront enterrés dans leur caveau et il y a ceux qui s’opposent à la crémation et n’ont pas de tombes. Les proches vont alors demander l’achat d’une concession funéraire mais là ils se heurtent au manque de vacance qui existe depuis des décennies. Cependant, au cours des trois dernières années, une moyenne de 100 lots ont été mis en vente. Il n’y a pas de liste d’attente, pas de sélection de CV, c’est vraiment la chance qui décide. Quand je mets un terrain en vente, c’est le premier qui apparaît qui le prend. Une autre condition essentielle est que le défunt ait son domicile à Paris.

De plus en plus de célébrités quittent le Père-Lachaise… Et alors ?

Le Père Lachaise n’existe plus l’endroit où il faut être. Cela fait 30-40 ans que ce n’est plus le cas. Les VIP sont souvent à Montmartre ou Montparnasse, surtout depuis les années 1980, avec Serge GainsbourgMireille Dark, Jacques Chirac, Christophe, etc. Le Père-Lachaise n’est plus perçu par l’élite comme l’endroit où il faut absolument être après sa mort. C’était surtout au 19e siècle et au début du 20e où il fallait être là, c’était signe de réussite sociale.

Et Johnny Hallyday vous a manqué aussi…

On l’imagine au Père-Lachaise. S’il y avait une tombe capable de détrôner celle de Jim Morrisson, en termes de visiteurs, ce serait la sienne. Soit johnny hallydayS’il avait été enterré au Père-Lachaise, il y aurait eu une foule importante devant sa tombe toute la journée. En même temps, ça m’évite bien des soucis car il y aurait des commémorations, des chants, des amulettes, des intrusions nocturnes, etc. Il aurait pu devenir un nouveau lieu de culte avec tous les excès, comme la drogue, qui vont avec. C’est très bien que je sois à Saint-Barthélemy car Jim Morrison a été un vrai supplice pour mes prédécesseurs pendant 30 ans.

Comment avez-vous vécu le confinement depuis votre cimetière ?

Du confinement, je sauve surtout la rencontre avec le renard. C’était vraiment inattendu. C’est ce contraste entre ce moment très douloureux, très difficile – nous avons été très choqués par le Covid-19 avec tous les morts forcément -, et cette rencontre en plein Paris.

Et les renards du Père-Lachaise ?

Ils sont là depuis trois ans et d’après les avoir photographiés, je pense qu’ils sont deux couples. Le renard est une espèce élastique qui adaptera sa population à la surface et à la nourriture disponible. Un site comme le Père-Lachaise peut abriter deux couples, selon les spécialistes, sachant que les renards quittent le cimetière à l’automne et au début de l’hiver pour coloniser d’autres parcs, ou se rendent en banlieue parisienne dans les bois. En tout cas, au Père-Lachaise, ils ont l’air heureux.

Les chiots sont également les protagonistes de son compte Instagram. Qu’est-ce qui t’apporte ça ?

Ce que je voulais lors de la création de ce compte Instagram, était de montrer une autre facette des cimetières, qu’il n’y avait pas que la mort, qu’il y avait beaucoup de vie, d’animaux sauvages. J’ai reçu de nombreux messages de proches des défunts qui me disent que ça les réconforte de voir des animaux au milieu des tombes, que ça les rassure. Je suis très ému par ces messages. Et sur le plan personnel j’aime beaucoup prendre des photos et observer la nature, c’est vraiment un moment de calme. J’ai le privilège de pouvoir aller au Père-Lachaise le soir à l’heure de fermeture quand il n’y a plus personne. Et au coeur de Paris, je me crois à la campagne. Je vois des animaux incroyables que je n’ai jamais vus dans la campagne où j’ai grandi. J’aime aussi écrire sous les messages. J’ai découvert que les gens étaient sensibles à la fois au texte et à la photographie. Personnellement, c’est très enrichissant.

*La vie secrète d’un cimetièreBenoît Gallot, Editions Les Arènes

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