L’adversaire invisible, les rugbymen confrontés à des commotions cérébrales

Tous les résidents d’Élite 1 sont touchés par les commotions cérébrales. Mais dans un Championnat très hétéroclite, certains sont plus exposés que d’autres.

A mi-chemin entre le statut semi-professionnel et amateur, les joueurs ne suivent pas la même préparation et ne bénéficient pas d’un accompagnement médical équivalent. Sous contrat avec la Fédération, l’internationale Rose Thomas avait été suivie de près après sa commotion cérébrale en 2015. Placée entre les mains d’un neurologue, à raison d’un entretien par semaine, la Bordelaise s’était vu interdire de reprendre sa carrière ou son sport sans le le feu vert de ce dernier. Un mot d’ordre : repos, et ce pendant trois semaines. « Dès que le neurologue m’a donné le feu vert, j’ai pu reprendre le vélo d’entraînement et reprendre progressivement mes habitudes sportives. »

Mais l’environnement en général souffre d’un manque de rigueur et de transparence. Ainsi, le décompte des commotions cérébrales n’existe pas ou n’est pas communiqué par les clubs et institutions.
« Il y a potentiellement beaucoup de données, mais elles sont mal gérées ou partielles et donc non exploitables.
admet Roger Salamon, président de la commission médicale de la FFR. Dans un sport qui induit des risques, il n’est pas normal qu’il n’y ait pas de données systématiques. »

“Les formateurs
ne nous encourage pas à aller chez le médecin »

julie couert

Pour les autres joueurs, qui n’ont pas la possibilité de bénéficier d’une formation internationale, il faut se débrouiller. Sarah Chlagou a dû se battre pour obtenir un diagnostic sur ses maux post-commotionnels. Pendant six mois, la solide deuxième ligne a traversé les cabinets médicaux, sans succès et avec le seul traitement prescrit, les antidépresseurs. « Ils m’ont dit que je n’avais pas grand-chose, que j’inventais la douleur pour me rendre intéressant. Un autre m’a demandé de faire des recherches sur ma famille pour savoir lequel de mes parents m’a transmis ce stress quand j’étais enfant.décrit le franco-tunisien.

Il a trouvé ses réponses auprès du Dr Jean-François Chermann. Son diagnostic : syndrome post-commotionnel “sérieux et avancé”. A Bobigny, Julie Coudert découvre aussi la légèreté du corps sportif. « Les entraîneurs ne nous encouragent pas à aller chez le médecin donc il n’y a pas de suivi. Lorsque vous avez une commotion cérébrale, vous ne savez pas vers qui vous tourner. »

Les liens créés entre certaines équipes d’Elite 1 et des équipes masculines professionnelles comme le Stade Toulousain ou le Stade Bordelais -avec l’Union Bordeaux-Bègles- sont déterminants dans la qualité de la formation des joueurs. Les équipes féminines bénéficient de l’apport financier des clubs du Top 14 et les joueuses profitent des facilités initialement réservées aux hommes, notamment au niveau médical pour passer des IRM ou des scanners.

“J’ai remarqué que le défibrillateur cardiaque n’était pas chargé en début de saison et que ses batteries étaient mortes”

Alain Arbez

Tout le contraire des petites équipes du Championnat, comme l’a vu Alain Arbez. “J’ai remarqué que le défibrillateur cardiaque n’était pas chargé en début de saison et que ses batteries étaient mortes, se souvient l’ancien membre de l’équipe de l’AS Bayonnaise. J’ai fait des demandes répétées au président, aux responsables du club. Je peux vous assurer qu’au début du mois d’avril, le défibrillateur n’était pas encore opérationnel. »

Le kiné a vu comment l’équipe fanion s’était mise en grève en début de saison pour dénoncer des conditions d’entraînement mettant en danger l’intégrité physique des joueurs. En novembre, les Basques n’avaient toujours pas de pantalons ni de chaussettes fournis par le club. Quelques semaines plus tard, le club s’est replié pour le reste de la saison.

Au manque de ressources médicales s’ajoute le manque de temps pour se préparer physiquement et prévenir les blessures. « On a toutes les limites des joueuses professionnelles, soupire Gabrielle PiquerPilier du Stade Bordelais et étudiant en master d’économie. Sauf qu’ils peuvent s’entraîner en journée, alors que nous ne sommes disponibles qu’après le travail, à partir de 19h ou 20h »

Comme elle, Maeva Grossemy doit jongler entre ses cours et son entraînement. La Lonsoise regrette le manque de prévention avant les séances spécifiques et regrette “l’absence d’exercices de développé couché pour renforcer les muscles trapèzes” pour que la tête soit mieux soutenue. « Je suis allé voir notre préparateur physique, je lui ai dit : “J’ai des jambons de Bayonne à la place des cuisses, maintenant on peut passer à autre chose !” »

Plus conscients de cet enjeu, les jeunes se distinguent de leurs aînés. « Il y a des différences de pratique entre les générations, garantit Robin Delaitre, le préparateur physique de Blue. Les filles de l’équipe de France ont parfois moins de 22 ans et ont été entraînées en pole. (centre de formation régi par la FFR) dès le plus jeune âge. Ce n’est pas le même travail musculaire qu’avec les plus grandes du groupe. »

Devenir “le sport
le plus avant-gardiste
en termes de santé des joueurs”

rugby mondial

Le Dr David Brauge considère que ces écarts sont logiques et qu’ils seront réduits avec le développement du haut niveau, » surtout quand son Championnat sera devenu professionnel et que les médecins seront salariés”. Le chemin pour la préservation de la santé des joueurs s’annonce tortueux mais les instances dirigeantes de la discipline commencent à le parcourir.

En lançant l’étude ORCHID en avril 2021, auprès de 700 pratiquants du monde entier, World Rugby a annoncé vouloir mieux comprendre scientifiquement les risques sanitaires liés aux commotions cérébrales et apporter des réponses spécifiques au rugby féminin. Avec une ambition affichée sur son site, celle de devenir “le sport le plus avant-gardiste au monde en termes de santé des joueurs.”

Les Red Roses – XV d’Angleterre – se sont ainsi dotés d’un protège-dents connecté, capable de collecter des données statistiques sur le nombre, les trajectoires et l’intensité des percussions reçues par ses utilisateurs.

Un protocole commotion cérébrale à systématiser

La Fédération internationale a conçu un plan en six points, dont l’un porte spécifiquement sur la pratique des femmes et leur “potentiel de croissance”. Mais en attendant les résultats, le flou demeure.

Au niveau national, la FFR réagit également et va plus loin. Dès la saison prochaine, sera établi un cahier des charges pour les équipes d’Elite 1. Elaboré en concertation avec les clubs et Provale, le syndicat des joueurs, ce programme doit permettre un meilleur suivi des joueurs.

Parmi les mesures phares : l’obligation pour le club receveur de garantir la présence d’un médecin en bordure de terrain. « Nous voulons et poussons pour la mise en place d’un protocole sur les commotions cérébrales. De plus, nous préférons que les médecins soient indépendants pour garantir l’impartialité, notamment dans les matchs à fort enjeu.précise Raphaël Voringer, directeur juridique de Provale.

La ligne de conduite est ferme mais les conditions sont loin d’être favorables. Mélissa Leboeuf ajoute : « En Elite, nous visons le plus haut niveau mais nous avons dix ans de retard sur le football féminin. »

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