“Je voulais incarner mon féminisme”

INTERVIEW. – L’actrice occupe le rôle principal de la mini-série signée Josée Dayan pour France 2, avec Hugo Becker à ses côtés.

Rare sur le petit écran : on l’a vu dans jour de la jupeCarol Matthieu, Dix pour-cents Soit capitaine marleau -, isabelle adjani elle a trouvé, avec Diane de Poitiers, un personnage de femme forte et complète, dans la lignée des grandes héroïnes qu’elle incarnait. Pensée et spontanée à la fois, l’actrice mise sur toute la simplicité.

TV MAGAZINE.- Vous parlez toujours avec beaucoup d’émotion dans vos interviews. Quelle est l’importance de cette sincérité pour vous ?

Isabelle ADJANI.- Je ne sais pas si c’est important mais je n’aime pas les discours creux, les discours creux. Et quand vous parlez de vous, de ce que vous faites, si les gens sont susceptibles d’être intéressés, pourquoi ignorer qui vous êtes et travailler pour ne rien leur apporter ? Quand je lis les interviews d’autres personnes et que j’y trouve la vérité, cela reste avec moi.

Comment êtes-vous arrivée à Diana de Poitiers, était-elle dans la lignée d’autres héroïnes que vous avez incarnées, comme la Reine Margot ou Marie Stuart ?

C’est un personnage plus mystérieux, on en sait peu sur elle biographiquement. Elle a subi un premier mariage forcé avec un homme de plus de 40 ans son aîné. Donc, il a probablement été vendu un peu à François Ier pour son plaisir mais surtout pour sauver la tête de son père. Avant de devenir la maîtresse de son fils Henri II, de 20 ans son cadet. Elle n’a jamais cherché à devenir reine, mais elle a joué un rôle important dans le bref règne de son amant. Je l’imagine vraiment comme une femme qui a vécu un traumatisme physique et moral qui aurait pu l’écraser et qui a résisté avec force. Jusqu’à ce qu’elle finisse par se détruire avec ce poison, cet or buvable qu’elle buvait, commettant la vaine erreur de vouloir rester éternellement jeune et belle. Il est mort dans un état physique bien pire que ce que j’ai l’air à la fin.

Plus qu’une fresque historique, on découvre en effet une sorte de fable sur la beauté, l’éternelle jeunesse, qu’est-ce qui vous intéressait ?

Oui, c’est sa relation intime avec la cour et avec elle-même. Sa position face à son rival, son amant, le pouvoir… Et tous les parallèles qu’on peut faire avec aujourd’hui. C’était une femme passionnée de mode, qui pourrait être une icône aujourd’hui. Il y a des aspects d’elle qui sont assez inattendus pour une héroïne de cette époque. Nous avons pu composer à notre guise en fonction de sa personnalité, entre le scénario de Didier Décoinvision du réalisateur José dian et ce que cela pourrait apporter.

« Josée Dayan voulait que ce film soit le mien et il me demandait mon avis à chaque étape, jusqu’à la fin du montage. »

Vous êtes accrédité en tant que collaborateur artistique, comment êtes-vous intervenu ?

Josée Dayan a voulu que ce film soit mon film et m’a demandé mon avis à chaque étape, jusqu’à la fin du montage. C’est un cadeau que Bruno Nuytten m’avait déjà fait avec Camille Claudel . C’était comme une toile que l’on pouvait librement broder. On suit Diane mais on l’a aussi inventée.

Vous avez dit vouloir utiliser le corps de Camille Claudel pour incarner votre propre angoisse, que vouliez-vous dire de vous avec Diane ?

Je voulais incarner mon féminisme. Elle a cette capacité à transgresser quand il le faut pour faire bouger les lignes et la société. C’est finalement ce que nous permettons aux femmes de faire aujourd’hui. J’aime qu’il apparaisse en elle-même si elle n’a pas pu l’exploiter parce que les lois de l’époque ne le permettaient pas. Elle se tient debout dans la poursuite, la traque de sa rivale qui tente de la rendre impie et de l’emmener au bûcher en reprenant l’inquisition. C’est un symbole de notre transformation, car je vis vraiment #MeToo comme une transformation qu’il ne faut pas minimiser.

« Si enfant tu es aimé, choyé, protégé de tout ce que tu vas devoir affronter dans la vie, du mal que les gens sont prêts à te faire, tu deviens un phénix. »

C’est aussi un symbole de la question de l’âge et de la beauté qui taraude les actrices…

Oui, le thème résonne avec la difficulté dans laquelle l’industrie cinématographique peut nous mettre par rapport à l’âge. J’ai toujours refusé de l’écouter car je pense que c’est à nous de nous réinventer. Diane avait son or, aujourd’hui nous avons de nombreuses ressources, des plus naturelles aux plus artificielles. C’est à chacun d’eux d’y trouver son compte.

Tu as dit : « Jeune homme, accepter mon image, mon corps, n’a pas été facile. Mon père a crié : « Tu salis le miroir… » Un jour j’ai dû décider d’être belle »…. Comment pouvons-nous y arriver?

Ce fut une résistance silencieuse et douloureuse, qui s’empara de moi très vite. Il avait pris cette décision par crainte d’imposture. Tout vient de l’enfance. Si vous êtes aimé, choyé, protégé de tout ce que vous allez devoir affronter dans la vie, du mal que les gens sont prêts à vous faire, vous devenez un phénix. Mais s’inventer comme un phénix est un travail difficile ! Mes parents m’aimaient mais me le dire, me montrer était impossible. Comme une condamnation involontaire.

Cette série c’est aussi une incroyable histoire d’amour entre Diane et Henri….

Ouais, ça commence presque comme Brigitte et Emmanuel et ça se transforme en Charles et Camilla, en passant par deux ou trois effets à la Diana !

Hugo Becker et Isabelle Adjani. télévisions en France

Qu’est-ce qui rend Josée Dayan si populaire auprès des comédiens ?

Elle les aime tout simplement. Tout l’énerve sur un plateau, ça énerve les techniciens, qui lui restent pourtant très proches et très fidèles. Mais elle adore regarder des acteurs et des actrices, elle est comme une enfant. Dès qu’elle est en admiration, elle gagne pour vous… Et j’ai aussi besoin d’admirer pour travailler avec les gens. C’est la première source de confiance.

“Je gère assez bien l’autodérision, ça me vient naturellement. L’auto-provocation est une très bonne armure, souple. »

Est-ce très directif ?

Non, pour elle la mise en scène commence par le choix de l’acteur. Elle considère qu’alors nous savons ce que nous faisons. Ce n’est pas dans l’explication psychologique. Il s’ennuierait beaucoup avec un adepte de la méthode Actors Studio.

Dans Dix pour cent, Peter von Kant Soit Mascarade,qui vient de sortir en salles, vous jouez volontiers avec l’image que les gens se font d’une star de cinéma…

Oui, ça me fait rire quand les gens disent “Tu joues avec ton image”. Êtes-vous sûr que je ne plaisante pas avec votre image de moi ? ! On prend de la distance, et paradoxalement on sait l’acquérir en étant hypersensible. Parce que je pense que je fais partie des personnes hypersensibles. Sinon, on passe du côté de la susceptibilité et de l’autovictimisation. Je gère assez bien l’autodérision, ça me vient naturellement. L’auto-provocation est une très bonne armure, souple.

« Je suis très pessimiste ! J’ai du mal à comprendre le monde dans lequel je vis, j’ai l’impression de me retrouver en pleine science-fiction. »

Votre fils Gabriel-Kane et votre nièce Zoé entrent dans l’entreprise, que vouliez-vous leur transmettre ?

Je suis très proche de ma nièce, un peu comme sa deuxième mère, un deuxième agent, tout… J’espère lui éviter des pièges, des obstacles. Elle a vécu des choses douloureuses parce que son père est mort quand elle avait 12 ans. Elle est déjà si riche d’expérience et irrésistiblement enthousiaste, ça me bouleverse. Je suis heureux de vous donner quelques conseils. Pour mon fils c’est une expérience, une simple curiosité, il n’a pas l’intention d’être acteur. Comme son frère aîné, il se méfie du monde des images.

Que vouliez-vous leur inculquer ?

Apprenez à croire en eux. Ce que je n’avais pas. Je ne sais pas s’ils ont réussi, je pense qu’il faut toute une vie pour croire en soi.

Il a récemment cité le philosophe Antonio Gramsci (1891-1937) : “L’ancien monde meurt, le nouveau monde met du temps à apparaître et dans ce clair-obscur des monstres surgissent”… Êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à l’avenir ?

Très pessimiste ! J’ai du mal à comprendre le monde dans lequel je vis, j’ai l’impression d’être en pleine science-fiction : folie climatique, guerre… Je vais finir par vouloir, comme dans la chanson de Stephan Eicher, simplement : ” Déjeunez en paix !” »

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